"Lorsque je me suis éveillé, j'ai cru que la mort
m'avait rattrapé. Mais je ne pouvais pas le concevoir: la
mort, c'était moi."
La douce chaleur d'un lit enveloppait le corps du garçon,
mais il grelottait encore. Sa surprise avait laissé place
à sa curiosité et, les yeux clos, mimant le sommeil
par méfiance, il tenta de percevoir des signes lui indiquant
où il était. Au loin, il lui sembla que le vent
claquait violemment contre des fenêtres, sifflait dans les
arbres. Un feu qui crépite. L'odeur âcre d'une vieille
maison. Une maison qui grince, le berçant dans ce
demi-sommeil. Comme si elle lui contait son histoire.
Il remua légèrement, pour s'assurer que ce
bien-être était réel, et la pensée
désespérée que son dur vécu
n'était qu'un songe lui traversa l'esprit. Il était
serein, là, recroquevillé au creux d'un lit inconnu
dont on lui faisait don, les battements sourds de son coeur
accompagnés par des craquements de charpente usée. Sa
place de meurtrier était pourtant dans la neige agonisant de
douleur morale... Peu être avait-il rêvé son
crime? Un atroce cauchemar dont on se réveille avec
soulagement, hanté par ses images morbides...
Mais il avait besoin d'une preuve, et, ce besoin se faisait que
trop pressant. Une preuve physique, une marque de ce passé
tumultueux. Une blessure.
Sa main tremblante atterri craintivement sur son cou; glissant
millimètre par millimètre sur sa peau, jusqu'à
atteindre l'os de son épaule. Mais il la retira aussi vite.
Comme brûlé d'une vérité palpable.
La cicatrice était bien là, cachée sous des
bandages immaculés. A sa place, là où elle
avait toujours du être depuis l'instant fatidique. Non, aucun
cauchemar ne pouvait être aussi terrifiant que ce rêve
éveillé. Un homme innocent ne pouvait imaginer un
moment cette souffrance. Pas même la concevoir.
Ce retour a sa réalité plomba son coeur de pierres et
son regard se fit sombre. Cette pièce qui lui était
auparavant chaleureuse, devint inquiétante. Chaque face de
ce sentiment se dessinant sur les murs, se glissant dans chaque
ombre, chaque recoin, étouffant les couleurs de ses longs
bras obscurs. Comme le reflet de ses tourments; la pénombre
angoissante de la solitude.
Peu importe où il était à présent, peu
importe cet endroit inconnu, cette couverture de toile
grossière et ce coussin défraîchit. Le
désespoir lui voilait le regard et il n'y voyait que cette
lente procession de terreurs et ces visages fantomatiques de
souvenances mortuaires.
"Cette plaie disparaîtra peut-être avec le temps, mais
son seul souvenir est encore sanglant."
A ces pensées, des pleurs envahirent soudainement ses grands
yeux clairs. Il les avaient contenus trop longtemps, et ces
cristaux rares perlaient à présent le long de ses
joues. Certains avaient atteint son cou pâle, caressant de
leurs sillons humides la blessure souillée de son
sang.
Il n'esquissa aucun geste pour effacer ces larmes de son visage.
Car elles seules le soulageaient quelque peu de son lourd fardeau
de culpabilité et elles seules étaient un semblant du
reste de son humanité. Non, ce corps profané du
meurtre et de ses cicatrices n'était en aucun cas le corps
d'un homme. Et il l'avait été encore moins lors de
cette nuit sanglante. Lors de cette nuit de pleine lune... Et
celles qui suivront.
"J'ai créé ce vide dans mon coeur que je ne puis
apaiser que par les larmes impures de ma douleur."
Que faire lorsque l'on est plus maître de son propre corps?
Lorsque l'esprit est mit de côté, comme simple
spectateur de sa propre perte? Juste une nuit. Une nuit fatale
éclairée de ce disque lunaire. Reflété
dans des flaques de sang. Et l'esprit pleure, il pleure sa fin, il
pleure ces morts innocents, son impuissance. Il pleure ce futur qui
se verra regretté et cette lune dominante qui lui rappelle
tant le passé. Quand il n'était pas
ça. Cette bête aux hurlements
puissants.
Sa vue se brouilla et les contour de la pièce se perdirent
dans un nuage de pleurs. Un à un, ses membres
s'engourdirent, sa respiration saccadée se fit plus
profonde. Les méandres d'un lourd repos s'emparèrent
de son être, laissant à la porte de ses rêves
des réflexions douloureuses. On aurait dit que les bras
rassurants du sommeil le sauvait de la démence, de ces
souvenirs. Et ce par deux fois.
"Et encore je tombais de haut dans les profondeurs de
l'oubli."
L'immense vallée recouverte de neige, telle une mer
glacée dont les vagues semblaient figées,
embrassaient son regard. Elle l'entourait de son manteau blanc, et,
quand bien même il tendrait le cou, l'horizon n'offrait
à ses yeux que cette vision immaculée. Le ciel
dégagé détachait les étoiles de leur
fond obscur et il en tombait une valse de flocons qui
berçait le coeur de l'adolescent dans une douce
mélancolie. Inspirant son âme à une musique
silencieuse.
Il se sentait de moitié dans ces deux mondes qui se
confrontaient sans cesse sur cette limite que l'on appelle horizon.
Les cieux et la terre. Ses pieds recouverts de neige et son visage
dressé dans le vent.
Il s'imaginait des ailes, ses jambes soulevées du sol,
le vent s'engouffrant dans ses plumes. Pour monter en haut, tout en
haut et attraper les étoiles, monter encore plus haut,
s'asseoir sur la lune et regarder le monde en bas, tout en
bas.
Il écarta les bras, pour étreindre ce paysage, offrir
son amour comme la nature lui offrait cette vision. Et soudain,
comme si les éléments répondaient à son
appel, une bourrasque de vent l'entoura.
Mais l'appel de son nom retentit dans son dos; ramenant doucement
son esprit plein d'illusions à la réalité. Il
se retourna vivement, un sourire toujours présent sur ses
lèvres lorsqu'il aperçu son amie.
-Ina(1)! Ecoutes, le vent me parle!" déclara-t 'il en
riant.
L'adolescente fut gagnée par son sourire, habituée au
caractère insouciant du jeune garçon. Celui-ci se
tourna à nouveau et regarda le ciel. Ses cheveux roux
virevoltants dans la bise froide.
-Maru(2)... Aita(3) te demande, le dîner va être
prêt. Et aussi... Je dois te dire, le drôle de
garçon que tu as trouvé dans la forêt ce matin
s'est réveillé. Les enfants se sont occupés de
lui pendant son sommeil."
Il ne répondit pas tout de suite, inspirant une
dernière fois le parfum frais de l'hiver, puis se
détacha finalement à regret du paysage enchanteur et
sautilla vers la jeune fille en riant, comme à son
accoutumée.
Une question trotta distraitement parmi le pèle-mèle
de ses pensées et passa ses lèvres sans qu'il ne
pût l'en empêcher.
-Tu crois que la vieille Aita va l'adopter?"
A peine il eu fini sa phrase, qu'il s'en
désintéressa, trouvant bien plus attrayant
d'écouter le vent vibrer dans ses oreilles par battements
convulsifs, lui rappelant vaguement les sons de son propre
coeur.
Pour l'avoir côtoyé longtemps, Ina perçu qu'il
s'en allait encore dans sa bulle, à la façon dont se
voilait son regard mais consentit à lui répondre,
bien qu'elle sut que sa voix ne parviendra jusqu'à ses
oreilles.
-Cela dépend de lui, j'imagine... Viens, il faut
rentrer."
Elle lui prit autoritairement la main d'un geste sans appel et
l'entraîna à sa suite, dans le sentier sinueux qui
menait au village. Derrière elle, Maru traînait les
pieds, le nez toujours tourné vers ces milles
étoiles, distrait par le chant d'une meute de loup que l'on
entendait au loin... Mais qui semblait tomber du ciel parmi les
flocons.
Ils arrivèrent quelques minutes plus tard devant le portail
de la bâtisse. C'était une maison de pierres et de
briques, aux poutres usées et au toit branlant, le lierre
s'attaquant sournoisement à ses murs; comme témoin
des âges anciens. Des ombres en contre jour passaient de
temps à autre derrières les fenêtres, et ils
leur parvenait à leur passages quelques brides de rires.
L'éclat diffus des lampes à huiles, filtré par
des rideaux vaporeux, éclairait le petit jardin recouvert de
neige, dans laquelle s'inscrivait des traces de pieds si petites
qu'elles ne pouvaient appartenir qu'à des enfants.
Une femme âgée aux traits rayonnants les attendait
à la porte, un petite fille agrippée à ses
jupons. A cette vue les coeurs des deux adolescent se
réchauffèrent presque immédiatement.
Maru poussa le portail de fer dans un grincement sinistre, et couru
vers la dame pour l'enlacer dans un élan de tendresse, la
tête enfouie dans sa poitrine. Celle-ci lui tapota le dos,
jetant des regard complices à Ina qui riait doucement.
-Hé bien, hé bien... Tu est un peu trop
âgé maintenant pour me câliner ainsi."
-Aita... Je suis allé dans la vallée et la neige
tombait des étoiles, c'était beau tu sais... Il n'y
avait aucun nuage."
-Oh oui, je le sais... Mais entrez plutôt vous allez attraper
froid avec ces flocons qui ne cessent de tomber."
Elle sourit et se dégagea de son étreinte pour
laisser entrer ses protégés, refermant la lourde
porte de bois. La petite fille, toujours agrippée à
sa robe tourna sa petite tête potelée vers Maru
lorsqu'ils pénétrèrent dans le hall.
-Je pourrais venir avec toi la prochaine fois, hein Maru? "
-Oui, oui..." répondit-il avec un grand sourire.
-Ah, non! Tu ne va pas l'influencer. On a assez d'un rêveur,
alors deux !" s'exclama vivement Ina en riant.
A ces mots, Maru fit une moue offusquée et se dirigea
à grand pas vers la salle à manger, suivant Aita
à la trace. Là, s'activaient déjà les
autres enfants à préparer la table, surveillés
de près par les plus âgés. A leur
arrivée, des jumeaux délaissèrent leurs
activités pour se précipiter vers eux.
-Maru!! Le garçon que tu as sauvé s'est
réveillé pendant ton absence, il est toujours dans ta
chambre." S'exclama l'un en agrippant sa manche.
-Et il a de la fièvre selon Aita!"
-Oui, et il est blessé à l'épaule aussi !! Les
bandages étaient pleins de rouge et puis il ne
s'arrête pas de saigner..."
Maru sourit distraitement face à l'excitation des enfants.
Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas accueillit un nouveau
frère... Bien que celui-ci ne restera peut-être pas.
Après tout, il n'était pas venu dans cette maison de
son propre gré, il était évanoui quand il
l'avait amené ici. Le roux sourit de plus belle en repensant
à l'expression de Aita lorsqu'il était rentré
avec le garçon blessé hissé sur son dos.
Enfin, sur son dos, plutôt il le traînait à bout
de bras. L'inconnu faisait bien son poids et Maru n'avait jamais
été d'une corpulence très athlétique.
Pour dire vrai, il était assez petit et très fin pour
son âge, lui qui était sur ses seize ans. Ce qui
amenait des confusions chez les personnes qui ne le connaissaient
pas, le prenant souvent pour une fille, à sa grande
désolation. Et son visage enfantin n'arrangeait cela en
rien.
Une main tapota son épaule et la voix de sa
propriétaire acheva de le tirer de ses pensées.
-Hé, t'endors pas! Viens, aides-nous à mettre la
table!" Ria Ina.
Les enfants s'activèrent, bien que certains
manquèrent de casser quelques verres, et ce travail finit,
ils se mirent en ronde devant la table dressée. Et ce fut
fiers qu'ils présentèrent le résultat à
leur "grand-mère". Celle-ci arrivant de la cuisine
chargée d'un grand bol de soupe, réveillant par son
odeur les estomacs vides. Tous s'assirent en hâte et Aita
servit ses protégés.
Un étranger à cette famille aurait vu ce soir
là une vieille dame entourée d'enfants n'ayant aucuns
liens de sang, manger joyeusement un maigre repas. Et pourtant,
dans leurs coeurs, il en avait toujours été ainsi,
une famille.
Les années, et leurs histoires pouvaient bien les
différencier autant que leur peine pouvait les rapprocher.
Tous étaient seuls, isolés des leurs;
abandonnés. Et ces âmes solitaires, par un hasard du
destin, s'étaient rencontrées pour se donner à
chacun toute la tendresse qu'ils n'avaient sût offrir. Ces
coquilles vides s'étaient emplies de vie par un simple
contact avec leur semblable. Et c'est main dans la main qu'ils se
sont reconstruit une nouvelle famille, qu'ils ont apprit à
aimer de nouveau.
Et cela, jusqu'à ce que la mort les
séparent...
(1) Ina: Polynésie Française = Vase emplit d'huile
parfumée.
(2) Maru:
Polynésie Française = Doux.
(3) Aita: De "Aiata"
Polynésie Française = La femme mangeuse des nuages du
ciel.
Huuuuuuuuuum... Non,
ils ne sont pas polynésiens... J'aime juste beaucoup les
prénoms de cette origine...
Sinon, j'ai du faire
les catalogues immobilers pour l'image -_-" J'ai rien trouvé
de particulièrement satisfesant mais là c'est la
seule qui ressemble à la maison de Aita un
minimum..
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